Roman name for Paris, un texte de Noémi Lefebvre, dont La mer gelée publiera un texte dans le numéro à venir.
Je me suis souvenue comment je faisais quand j'étais riche, tout à l'inverse, ne regardant jamais les prix, choisissant tout en fonction de rien, la façon que j'avais, marrant, de ne pas m’arrêter sur les emmerdements causés par la survie, boire, dormir, manger. Boire d’abord, on en meurt vite à ne plus boire, il y a avait à boire dans les grands hôtels, jamais personne n’est mort de soif dans un grand hôtel sauf pour rire, comme on dit “je meurs de soif”quand on ne meurt de rien. Dormir, il le faut, c’est comme ça que se finit le bal du comte d’Orgel, un gros dodo réparateur, dans les grands hôtels on peut dormir, il y a des lits. Manger, oui, c’était facile de manger, si tu as faim tu manges et tu peux manger à ta faim. Dans les grands hôtels, les gens qui ne boivent pas sont ceux qui ont arrêté de boire, les gens qui ne dorment pas sont insomniaques ou occupés à boire s’ils n’ont pas arrêté de boire, ou à faire l’amour sinon se faire jouir tout seul s’ils ont du désir à perdre, ou à regarder la télé si ça leur fait plaisir ou à ce qu’ils veulent parce que dans les grands hôtels on n’est pas obligé de s’expliquer, les gens qui ne mangent pas à leur faim sont ceux qui font un régime et là non plus pas besoin d’explication. La survie n’était pas un problème, c’est facile à concevoir quand on s’en souvient. Les manières et le bon goût n’étaient pas non plus un problème.
On ne peut pas dire que les manières caractérisent cette clientèle des grands hôtels, ça se perd, ça s’est perdu, la politesse, la distinction, les couteaux à poisson tout ça c’est dans les films, tu peux tout à fait manger du poisson dans un grand hôtel sans utiliser une seule fois le couteau à poisson. D’abord parce que le poisson se découpe facilement à la fourchette, ensuite parce que tout le monde s’en fout, en réalité, de cette question du couteau à poisson qui a l’air si importante dans les films, j’ai mangé des dizaines de fois du poisson quand j’allais dans les grands hôtels et je crois bien que je n’ai jamais utilisé un couteau à poisson, sauf une fois comme chausse-pied parce que j’avais un problème de pointure. J’aime pas cet ustensile, c’est moche et c’est pas pratique même pour remettre une godasse. Alors ne pas s’en faire avec cette histoire de couteau à poisson. C’est un préjugé. Les manières il y a mille manières d’en avoir, cette question des manières est donc, en ce qui concerne les grands hôtels, un faux problème. Il ne faut pas croire que les faux problèmes deviennent d’un seul coup des vrais problèmes à l’intérieur d’un grand hôtel, c’est faux, Aucun faux problème n’est vraiment pris au sérieux dans un grand hôtel, aucun vrai problème n’étant un problème alors on ne voit pas pourquoi les faux. Le bon goût comme les manières un faux problème. D’abord parce que le bon goût est discutable et ensuite parce que les grands hôtels ne sont pas du meilleur goût qui est une question subjective mais du goût très spécifique à cette catégorie “grands hôtels” qui se reconnaît entre tous les goûts hoteliers, avec ses couleurs, ses matières, ses tableaux, ses chariots à fromage, ses aspirateurs silencieux, c’est un style.
Je m’en suis souvenue des grands hôtels où j'allais, comment on y vit, comment on y passe, comment on peut manger du poisson sans couteau et comment tout est parfait quand-même. Je ne savais pas, pour le Lutetia parce que je n’avais pas de mémoire historique, c’était ignorance de l’histoire, quand j’étais riche ça n’avait pas d’importance puisque la facture avait été réglée, régler la facture c’était toujours possible avec n’importe quoi même l’histoire. Et puis j’ai appris comme si c’était nouveau, que cet hôtel avait subi la faim, la soif, le manque de sommeil, après avoir assumé la discipline, l’ordre, l’uniforme et les bottes nazies. On m’invitait au Lutetia pour la littérature et c’était une occasion de revoir ma vie d’avant, de quand j’étais riche, mes anciens camarades de chambrée. Ils n’avaient pas changé, ils faisaient toujours très bonne figure, c’était bientôt Noël, Paris était toujours Paris avec ses lumières et sous la pluie les voitures qui passaient mollement comme à New-York. Les gens avaient tous des gueules de Noël, ils attendaient quelque chose et quelqu’un avec leurs achats dans les sacs. Devant l’hôtel ils étaient comme ailleurs mais en plus tranquillement heureux parce que je le sais, j’avais fait pareil quand j’étais riche, ils avaient trouvé tous les cadeaux facilement, connaissaient les bonnes boutiques et c’était sans problème à la caisse, et puis il faisait bien chaud dans leurs manteaux. Jesus Christus ô süsses Weihnachstskind, t’as vu un peu comme on attend ta venue par ici ! Les portiers portaient les sacs et ça sentait le feu des cheminées qui se préparaient à cramer le Père-Noël en commençant par les bottes, les enfants étaient des petits trésors.
Donc j’y étais pour la littérature et c’était un plaisir de revoir tout ce bonheur simple sans être reconnue, comme au retour d’Ulysse. Je trouvais tout très beau, le goût de l’hôtel était un très bon goût, les manières exquises, j’étais accueillie chaleureusement en tant qu’écrivain ce qui était assez comique étant donné mon absence de rapport à la profession et mon usurpation du rôle, c’est pas avec un roman qu’on devient écrivain, je me disais mais comme je ne savais pas avec quoi d’autre et que tous avaient l’air d’accord sur ce point-là, de savoir ce que j’étais, je ne voulais décevoir personne, les déceptions sont inutiles avant Noël, période d’espérance de l’Avent, mot qui n’a aucun rapport avec le mot aventure car on sait déjà le résultat, un beau bébé sauveur dont l’espérance de vie est de 33 ans et l’éternité. Il est quand-même mort pendant trois jours, je me disais en regardant mes anciens camarades de chambrée aller et venir dans le grand hall, leurs manteaux ouverts parce qu’il fait bien chaud ici. La beauté des choses, tout brille de propreté, les gens sentent bon, le personnel est génial mais moi j’avais apporté mon livre puisque j’étais venue pour lui.
Dedans il y avait une autre façon de voir, que j’avais attrapée comme une maladie de printemps, qui m’était venue d’une erreur de parcours, je m’étais cogné le nez à l’histoire à cause de la musique qui dit quelque chose mais quoi, et depuis la musique c’était remonté dans la composition et de la composition se dégageait une odeur d’inactualité qui venait me gâcher le plaisir des joies simples, boire, manger, dormir, les joies les plus simples gâchées par des insomniaques, des ascètes qui ne mangeaient pas de n’importe quel pain et qui ne se décidaient pas à lâcher les bons vivants que nous sommes.
Chers chers camarades de l'hötel Lutetia je suis ravie d'être ici ce soir pour cette lecture publique mais pas trop car je sais combien cet établissement est attaché aux belles choses, Art, Musique, Peinture, Poésie, Littérature, le Beau en somme, celui des paysages d'Europe et des villes enluminées par cette fête si merveilleuse, Noël, Noël ! réunissant les peuples autour de Jésus le bébé, et comment cet hôtel se trouva occupé par les occupations de l'occupant, puis contraint d'accueillir les résultats du désœuvrement après le travail qui macht frei. Aussi est-ce pour le bonheur constructif d'un avenir fondé sur le passé de l'art de demain, cette musique, cette peinture, cet art, cette littérature que nous prisâmes tant en des temps difficiles où la collaboration avait encore un sens propre, que je vous livre, tel Ponce Pilate qui connaissait l'usage utile du savon liquide avant la grippe H1N1, quelques restes fumants des autodafes, famille Mann, père et fils, Bertoldt Brecht, dit le B.B.aussi, et d'entartete Kunst, Schönberg, Eisler, et les autres, les morts par accident de race. Merci de les recevoir tous très chaleureusement dans ce grand hôtel, laissant dehors, sous les guirlandes électrifiées, les indélicats Heydrich, père et fils, qui avaient pour infréquentable ami Göring, car nous qui avons des manteaux nous sommes bien placés pour savoir que chacun son tour avec l'hiver.
Je n’ai rien dit, ni “chers camardes”, ni “autodafes”, ni “race”. Je me souviens des considérations inactuelles de Nietzsche et de ma vie d’avant, et l’oubli dans cette histoire. Les noms et l'histoire qu'on leur donne. Comme j’attendais le vestiaire qui est un lieu, une fonction et une personne, j’entendais derrière moi une Américaine qui demandait à une autre “What does it mean ?” et l’autre Américaine a répondu “ it’s the roman name for Paris”.
(Noémi Lefebvre a publié récemment Autoportrait bleu chez Verticales; nous avons lu ensemble des textes de La mer gelée en novembre dernier)
Je me suis souvenue comment je faisais quand j'étais riche, tout à l'inverse, ne regardant jamais les prix, choisissant tout en fonction de rien, la façon que j'avais, marrant, de ne pas m’arrêter sur les emmerdements causés par la survie, boire, dormir, manger. Boire d’abord, on en meurt vite à ne plus boire, il y a avait à boire dans les grands hôtels, jamais personne n’est mort de soif dans un grand hôtel sauf pour rire, comme on dit “je meurs de soif”quand on ne meurt de rien. Dormir, il le faut, c’est comme ça que se finit le bal du comte d’Orgel, un gros dodo réparateur, dans les grands hôtels on peut dormir, il y a des lits. Manger, oui, c’était facile de manger, si tu as faim tu manges et tu peux manger à ta faim. Dans les grands hôtels, les gens qui ne boivent pas sont ceux qui ont arrêté de boire, les gens qui ne dorment pas sont insomniaques ou occupés à boire s’ils n’ont pas arrêté de boire, ou à faire l’amour sinon se faire jouir tout seul s’ils ont du désir à perdre, ou à regarder la télé si ça leur fait plaisir ou à ce qu’ils veulent parce que dans les grands hôtels on n’est pas obligé de s’expliquer, les gens qui ne mangent pas à leur faim sont ceux qui font un régime et là non plus pas besoin d’explication. La survie n’était pas un problème, c’est facile à concevoir quand on s’en souvient. Les manières et le bon goût n’étaient pas non plus un problème.
On ne peut pas dire que les manières caractérisent cette clientèle des grands hôtels, ça se perd, ça s’est perdu, la politesse, la distinction, les couteaux à poisson tout ça c’est dans les films, tu peux tout à fait manger du poisson dans un grand hôtel sans utiliser une seule fois le couteau à poisson. D’abord parce que le poisson se découpe facilement à la fourchette, ensuite parce que tout le monde s’en fout, en réalité, de cette question du couteau à poisson qui a l’air si importante dans les films, j’ai mangé des dizaines de fois du poisson quand j’allais dans les grands hôtels et je crois bien que je n’ai jamais utilisé un couteau à poisson, sauf une fois comme chausse-pied parce que j’avais un problème de pointure. J’aime pas cet ustensile, c’est moche et c’est pas pratique même pour remettre une godasse. Alors ne pas s’en faire avec cette histoire de couteau à poisson. C’est un préjugé. Les manières il y a mille manières d’en avoir, cette question des manières est donc, en ce qui concerne les grands hôtels, un faux problème. Il ne faut pas croire que les faux problèmes deviennent d’un seul coup des vrais problèmes à l’intérieur d’un grand hôtel, c’est faux, Aucun faux problème n’est vraiment pris au sérieux dans un grand hôtel, aucun vrai problème n’étant un problème alors on ne voit pas pourquoi les faux. Le bon goût comme les manières un faux problème. D’abord parce que le bon goût est discutable et ensuite parce que les grands hôtels ne sont pas du meilleur goût qui est une question subjective mais du goût très spécifique à cette catégorie “grands hôtels” qui se reconnaît entre tous les goûts hoteliers, avec ses couleurs, ses matières, ses tableaux, ses chariots à fromage, ses aspirateurs silencieux, c’est un style.
Je m’en suis souvenue des grands hôtels où j'allais, comment on y vit, comment on y passe, comment on peut manger du poisson sans couteau et comment tout est parfait quand-même. Je ne savais pas, pour le Lutetia parce que je n’avais pas de mémoire historique, c’était ignorance de l’histoire, quand j’étais riche ça n’avait pas d’importance puisque la facture avait été réglée, régler la facture c’était toujours possible avec n’importe quoi même l’histoire. Et puis j’ai appris comme si c’était nouveau, que cet hôtel avait subi la faim, la soif, le manque de sommeil, après avoir assumé la discipline, l’ordre, l’uniforme et les bottes nazies. On m’invitait au Lutetia pour la littérature et c’était une occasion de revoir ma vie d’avant, de quand j’étais riche, mes anciens camarades de chambrée. Ils n’avaient pas changé, ils faisaient toujours très bonne figure, c’était bientôt Noël, Paris était toujours Paris avec ses lumières et sous la pluie les voitures qui passaient mollement comme à New-York. Les gens avaient tous des gueules de Noël, ils attendaient quelque chose et quelqu’un avec leurs achats dans les sacs. Devant l’hôtel ils étaient comme ailleurs mais en plus tranquillement heureux parce que je le sais, j’avais fait pareil quand j’étais riche, ils avaient trouvé tous les cadeaux facilement, connaissaient les bonnes boutiques et c’était sans problème à la caisse, et puis il faisait bien chaud dans leurs manteaux. Jesus Christus ô süsses Weihnachstskind, t’as vu un peu comme on attend ta venue par ici ! Les portiers portaient les sacs et ça sentait le feu des cheminées qui se préparaient à cramer le Père-Noël en commençant par les bottes, les enfants étaient des petits trésors.
Donc j’y étais pour la littérature et c’était un plaisir de revoir tout ce bonheur simple sans être reconnue, comme au retour d’Ulysse. Je trouvais tout très beau, le goût de l’hôtel était un très bon goût, les manières exquises, j’étais accueillie chaleureusement en tant qu’écrivain ce qui était assez comique étant donné mon absence de rapport à la profession et mon usurpation du rôle, c’est pas avec un roman qu’on devient écrivain, je me disais mais comme je ne savais pas avec quoi d’autre et que tous avaient l’air d’accord sur ce point-là, de savoir ce que j’étais, je ne voulais décevoir personne, les déceptions sont inutiles avant Noël, période d’espérance de l’Avent, mot qui n’a aucun rapport avec le mot aventure car on sait déjà le résultat, un beau bébé sauveur dont l’espérance de vie est de 33 ans et l’éternité. Il est quand-même mort pendant trois jours, je me disais en regardant mes anciens camarades de chambrée aller et venir dans le grand hall, leurs manteaux ouverts parce qu’il fait bien chaud ici. La beauté des choses, tout brille de propreté, les gens sentent bon, le personnel est génial mais moi j’avais apporté mon livre puisque j’étais venue pour lui.
Dedans il y avait une autre façon de voir, que j’avais attrapée comme une maladie de printemps, qui m’était venue d’une erreur de parcours, je m’étais cogné le nez à l’histoire à cause de la musique qui dit quelque chose mais quoi, et depuis la musique c’était remonté dans la composition et de la composition se dégageait une odeur d’inactualité qui venait me gâcher le plaisir des joies simples, boire, manger, dormir, les joies les plus simples gâchées par des insomniaques, des ascètes qui ne mangeaient pas de n’importe quel pain et qui ne se décidaient pas à lâcher les bons vivants que nous sommes.
Chers chers camarades de l'hötel Lutetia je suis ravie d'être ici ce soir pour cette lecture publique mais pas trop car je sais combien cet établissement est attaché aux belles choses, Art, Musique, Peinture, Poésie, Littérature, le Beau en somme, celui des paysages d'Europe et des villes enluminées par cette fête si merveilleuse, Noël, Noël ! réunissant les peuples autour de Jésus le bébé, et comment cet hôtel se trouva occupé par les occupations de l'occupant, puis contraint d'accueillir les résultats du désœuvrement après le travail qui macht frei. Aussi est-ce pour le bonheur constructif d'un avenir fondé sur le passé de l'art de demain, cette musique, cette peinture, cet art, cette littérature que nous prisâmes tant en des temps difficiles où la collaboration avait encore un sens propre, que je vous livre, tel Ponce Pilate qui connaissait l'usage utile du savon liquide avant la grippe H1N1, quelques restes fumants des autodafes, famille Mann, père et fils, Bertoldt Brecht, dit le B.B.aussi, et d'entartete Kunst, Schönberg, Eisler, et les autres, les morts par accident de race. Merci de les recevoir tous très chaleureusement dans ce grand hôtel, laissant dehors, sous les guirlandes électrifiées, les indélicats Heydrich, père et fils, qui avaient pour infréquentable ami Göring, car nous qui avons des manteaux nous sommes bien placés pour savoir que chacun son tour avec l'hiver.
Je n’ai rien dit, ni “chers camardes”, ni “autodafes”, ni “race”. Je me souviens des considérations inactuelles de Nietzsche et de ma vie d’avant, et l’oubli dans cette histoire. Les noms et l'histoire qu'on leur donne. Comme j’attendais le vestiaire qui est un lieu, une fonction et une personne, j’entendais derrière moi une Américaine qui demandait à une autre “What does it mean ?” et l’autre Américaine a répondu “ it’s the roman name for Paris”.
(Noémi Lefebvre a publié récemment Autoportrait bleu chez Verticales; nous avons lu ensemble des textes de La mer gelée en novembre dernier)
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire