samedi 15 août 2009

Les fantômes de l'Alexanderplatz

Les fantômes de l'Alexanderplatz
Un article de Martine Laval dans Télérama n° 3106
(Pour ceux qui ont raté les épisodes précédents: La mer gelée vient de publier un numéro autour du livre, du film, et de la place aujourd'hui - on peut le regarder ici).

C'est là où il vécut, travailla et batailla. L'Alexanderplatz, à Berlin, inspira à Alfred Döblin une oeuvre littéraire pleine de vacarme et de rage. Reportage sur les traces du romancier allemand, sur une place bombardée en 1945 et reconstruite “à la soviétique” dans les années 60, où l'on sent encore le poids de l'histoire.
Arpenter Berlin « la rouge », côté ex-RDA, direction l'Alexanderplatz - droit devant, on ne peut guère se perdre. Remonter le temps, remonter l'interminable Karl-Marx-Allee, une petite Moscou à elle seule, artère colossale construite avec les pierres récupérées parmi les ruines de la Seconde Guerre mondiale, saluer le buste en bronze du philosophe allemand tapi dans un recoin, et s'étonner de son sourire coquin. Se remémorer en vrac des bribes de pages lues et sentir le poids de l'histoire alentour. Essayer, en vain, d'apprécier cette architecture ex-futuriste, roide, grandiloquente. Et marcher encore. Lentement. S'imprégner des sons, de cette lumière si vive en cette fin de printemps resplendissant. S'interroger sur ce que l'on va découvrir, sur ce que l'on sera capable d'entrapercevoir, là-bas, sur cette place au nom emblématique - gens, ambiances. Espérer y capter une image des années 30, de ce Berlin de l'entre-deux-guerres bouillonnant, entre misère, révolte et nazisme bientôt triomphant. Et, pour corser l'improbable aventure, s'imaginer y croiser des êtres et des personnages de fiction, tous fantômes liés par une même humanité tenace, si fragile. A une table de bistrot, une Hasseröder Pils à la main, attendre patiemment leur apparition dans le giron de « l'Alex », là où Alfred Döblin vécut, travailla, batailla. Döblin, « médecin des pauvres », comme il ne se lassait pas de le rappeler, et aussi écrivain.

Un homme de passions, un humaniste au sens plein, hanté par les tourmentes de ce début du XXe siècle, lui, né en 1878 et décédé - oublié, rejeté - en 1957. Scruter les passants, rien que les hommes, arrêter son choix sur un costaud et s'imaginer dévisager Franz Biberkopf, un pauvre diable, certes, mais un dur à cuire, que l'auteur met en scène dans son plus célèbre roman publié en 1929, Berlin Alexanderplatz. Suivre des yeux un couple, leur donner des prénoms, Karl (Liebknecht) et Rosa (Luxemburg), les anges maudits d'un espoir déchu, d'un nouveau monde à jamais avorté, immortalisés dans un autre livre de Döblin, Novembre 1918, Karl & Rosa. Imiter la voix éraillée de Claire Waldoff, chanteuse de cabaret - coupe à la garçonne, cravate d'homme, gouaille insolente - dont l'écrivain reprenait les refrains (c'est du moins ce que raconte la légende). La Waldoff, celle qui faisait chanter le petit peuple de Berlin, qui céda aux pressions des nazis et finit sa vie recluse - elle ne leur plaisait guère, cette libertine trop populaire qui s'affichait lesbienne. Puis, toujours d'un pas lent, approchant de l'Alex, se faire un cinéma, jouer à la groupie autour du cinéaste Rainer Werner Fassbinder, entiché de l'ovni Berlin Alexanderplatz jusqu'à en faire en 1980, pour la télévision, un film-fleuve de plus de quinze heures...
L'Alex est là, enfin. La déception aussi. Cette place, immense, bombardée en 1945 et reconstruite « à la soviétique » dans les années 60, n'a rien pour séduire. Elle semble ne pas savoir comment se faire belle, à la hauteur de son histoire, coincée dans un urbanisme foutraque. Si, finalement, elle se laisse apprivoiser, c'est par le spectacle qu'elle offre, une foule dense, jeunes et vieux au coude-à-coude dans une course effrénée entre deux trams, entre deux « métros », les S-Bahn ou U-Bahn. L'Alex, c'est le coeur de Berlin-Est. Le Mur n'est plus là, les commémorations de sa chute (1989) s'affichent en photos et en plein air. Qu'importe. La langue ne se débarrasse pas, même en vingt ans, de ses vieilles habitudes. Ici, on est de Berlin-Est, et fier de l'être. Ou l'on est de l'autre bord, de l'Ouest.
« Sur l'Alexanderplatz ils éventrent la chaussée pour le métro. On marche sur les planches. » C'est ce qu'écrit - sans virgule - Döblin à la page 125 de son Berlin Alexanderplatz. Aujourd'hui, ils éventrent la chaussée pour construire un parking. Au pied du chantier, une barre d'immeuble de dix étages, où le visiteur curieux, s'il lève bien le nez en l'air, dénichera l'unique preuve de l'existence - et l'unique hommage qui lui est rendu - de l'enfant de l'Alex : sur toute la longueur du bâtiment, et sous chaque rangée de fenêtres, sont inscrites en lettres majuscules quelques phrases extraites du roman phare de Döblin.
Reprendre ses déambulations, tourner le dos aux boutiques, au Palais des congrès, immeuble construit en 1964 et classé, à cette Maison des professeurs à la fresque 100 % « réalisme soviétique ». Ne plus se fier à la flèche de la tour de la télévision (Fernsehturm) élevée en 1969 pour défier du haut de ses 368 mètres le « monde libre ». S'indigner des couleurs criardes d'une enseigne d'un géant du hamburger. Délaisser l'horloge universelle d'Erich John, qui donne essentiellement l'heure des villes de l'ex-bloc soviétique (!), contourner la triste fontaine de l'Amitié entre les peuples. Et, enfin, s'évader de cette Alex insensée, qui se cherche, hésite entre modernité et ostentation. Suivre des rues, se laisser porter par le silence, la quiétude. « Dans les rues [toujours pas de virgule] les maisons sont accolées. Elles sont remplies de gens de la cave au grenier », écrit encore Döblin. Aujourd'hui, tout semble désert, immobile. Seul souffle de vie, l'odeur douceâtre des tilleuls en fleur. Apparaît la mélancolique Strasse der ¬Pariser Kommune, qui se passe de traduction, puis cette autre, la Blumenstrasse, la bien nommée rue des Fleurs. Dans ce coin reculé vivait, travaillait, bataillait... le médecin des pauvres. Pas de plaque en bronze, pas de petite statue, rien. On se résigne à fouiner dans quelques librairies qui, chose rare ici, n'appartiennent pas à une chaîne. Döblin est bien là, collé tout contre Philippe Djian. Maigre pitance : sont disponibles l'inévitable B. A., la tétralogie Novembre 1918, et puis c'est tout. Döblin, l'ami de Bertolt Brecht, celui que la critique, en son temps, a comparé à James Joyce, l'accusant à tort de s'être inspiré de la langue triturée de l'écrivain irlandais, n'appartient plus à l'actualité, à peine au patrimoine des lettres allemandes.
Destin âpre que celui d'Alfred Döblin, l'auteur non pas d'un seul roman, le Berlin Alexanderplatz, mais d'une oeuvre ample, témoin de l'histoire, amarrée aux blessures de la Première Guerre mondiale, à l'échec de la révolution spartakiste (1918-1919), à la montée du nazisme, à l'extermination des Juifs, des communistes, des résistants, une oeuvre en mouvement, qui se nourrit sans cesse de réflexion théorique et critique sur la littérature, qui ose bousculer la fiction afin de la rendre plus proche des hommes, « des pauvres », dirait Döblin.
Alfred Döblin a 10 ans lorsque sa mère, ses cinq frères et soeurs, tous abandonnés par le père, s'installent « ici, dans l'Est de Berlin ». Il y est allé à l'école, y a exercé en tant que médecin auprès des ouvriers, des employés. Parmi ses patients, aucun « de la haute », précise-t-il. « Berlin, c'est la terre maternelle de toutes mes idées. [...] Ici, j'ai vu disparaître l'individu et exister les masses labo¬rieuses et souffrantes. Le collectif, la masse du peuple engagée dans un mouvement révolutionnaire pour rejeter la misère. » (1) Döblin collabore à des revues, dont l'expressionniste Der Sturm (« la tempête »). Ses désirs d'écriture lui viennent, selon son fils Stephan, de son engagement à gauche. Juif, antifasciste, l'écrivain s'enfuit en France (1933), s'y fait naturaliser (1936), avant de s'exiler aux Etats-Unis, où il vivote. En 1945, il rentre en Allemagne, citoyen français dans un uniforme... français, et converti au christia¬nisme. Il est mis au ban de la société allemande bien-pensante. Il revient en France en 1951, mais retourne en Allemagne en 1957, pour y mourir.
Alfred Döblin refuse la misère, la barbarie, se veut témoin. « Le train-train narratif n'a pas sa place dans le roman », s'insurge-t-il. Il sort la littérature de son confinement « bourgeois », la fait exploser dans Berlin Alexanderplatz. Roman polyphonique, « mégaphone », B. A. met en scène un personnage haut en couleur : sa ville, Berlin(-Est). A lire cette masse de pages trépidantes (450 !), on entend le vacarme des usines, le hurlement des bêtes dans les abattoirs, les cris et les râles de tous ceux qui cherchent une miette à croquer, un verre à boire, une chanson d'amour ou de révolte à se mettre en bouche : affamés, prolétaires en goguette, malfrats, prostituées, voleurs à la tire. Ça pleure. Ça rit. Ça vit. Ça tue. Döblin démantibule les phrases, chahute la ponctuation, écrit des sons, adopte le collage - extraits de presse, de la Bible, mots de berlinois, de yiddish -, tout est bon pour donner à entendre le chaos. Dans ce Berlin de tragédie humaine, débarque de la prison de Tegel (aujourd'hui l'aéroport) Franz Biberkopf. Biberkopf est un voyou, un assassin. Il n'a qu'un seul désir : devenir honnête. Mais le destin - ou la misère -- en décidera autrement. Ainsi va la vie à l'Est, dans les bas-fonds d'une ville minée par la détresse.
Biberkopf, « ex-terrassier et déménageur » dans la première publication française, préfacée par Mac Orlan (1933) - un travail tronqué, lissé à l'extrême, il y manque même des chapitres - devient « ex-cimentier et débardeur » dans une nouvelle traduction publiée en mai dernier. B. A., roman de l'impossible rédemption, de la puissance narrative sans cesse réinventée, nous revient aujourd'hui transfiguré par le travail d'un jeune traducteur, Olivier Le Lay, qui lui rend toute sa musicalité - ce chaos sonore qu'est la langue de Döblin.
Berlin Alexanderplatz, roman de l'intensité, occulte toute l'oeuvre du médecin des pauvres. Sous les tilleuls odorants de Berlin-Est, à deux pas de cette Alexanderplatz mal rapiécée, il est facile d'échapper à la laideur, et de remonter le temps. De s'immerger dans le roman de notre histoire à l'aube du XXe siècle, de s'abriter sous les feuillages en compagnie de la voix éreintée de Claire Waldoff.
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Martine Laval
Télérama n° 3106
(1) Alfred Döblin : théorie et pratique de l'« oeuvre épique », de Michel Vanoosthuyse, éd. Belin, 16 EUR.

A lire
Berlin Alexanderplatz, traduit par Olivier Le Lay, éd Gallimard, 450 p., 24,50 EUR.
Novembre 1918, Une révolution allemande, tome 1 : Bourgeois & soldats, 420 p., 28 EUR ; tome 2 : Peuple trahi, 486 p., 28 EUR ; tome 3 : Retour du front, 558 p., 31 EUR ; tome 4 : Karl & Rosa, 750 p., 33 EUR. Traduit par Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann, préfaces de Michel Vanoosthuyse, éd. Agone.


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