dimanche 12 juillet 2009

les joies sauvages de la mer gelée


"La voûte de ces grottes sans air fondoit en gouttes glacées; on ne pouvoit vivre qu'en se pressant les uns contre les autres, et en s'abstenant, pour ainsi dire, de respirer. Mais la faim nous forçoit encore de sortir de ces sépulcres de frimas : il falloit aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou. Mes hôtes avoient alors des joies si sauvages, que j'en étois moi-même épouvanté. Après une longue abstinence, avions-nous dardé une phoque ? On la traînoit sur la glace : la matrone la plus expérimentée montoit sur l'animal palpitant, lui ouvrait la poitrine, lui arrachoit le foie, et en buvoit l'huile avec avidité. Tous les hommes, tous les enfans se jetoient sur la proie, la dé- chiroient avec les dents, dévoraient les chairs crues : les chiens, accourus au banquet, en partageoieut les restes, et léchoient le visage ensanglanté des enfans. Le guerrier vainqueur du monstre recevoit une part de la victime plus grande que celle des autres; et, lorsque, gonflé de nourriture, il ne se pouvoit plus repaître, sa femme, en signe d'amour, le forçoit encore d'avaler d'horribles lambeaux qu'elle lui enfonçoit dans la bouche."

Chateaubriand, Les Natchez
Photo : Matthew Barney finissant de dévorer La mer gelée 6

Aucun commentaire: