dimanche 28 juin 2009

Le théâtre du monde, par Georges-Arthur Goldschmidt

Le théâtre du monde
sur la nouvelle traduction d'Olivier Le Lay, par Georges-Arthur Goldschmidt
Paru dans La quinzaine littéraire


Ce roman parut en 1929, au moment même où éclate la grande crise qui bouleversera le monde européen et conduira au génocide hitlérien et au terrorisme stalinien. Dans l’Allemagne vaincue d’après 1919, Berlin, capitale toute récente d’un « second » Reich effondré après à peine cinquante ans d’existence, occupe une place essentielle dans tous les domaines avant de disparâitre engloutie par les crimes du IIIe Reich. Cette ville de déjà plus de quatre millions d’habitants est parcourue de tensions multiples. Le chômage a atteint un seuil tel que la misère est parceptible dans tous les quartiers de la ville. Celle-ci est le siège d’une énergie d’une intensité constante aux visages innombrables et qui éclate à la moindre occasion.Toutes les classes sociales s’y rencontrent et s’y heurtent et la ville est le théâtre d’affrontements politiques de plus en plus violents.
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C’est l’univers de ce roman, extraordinaire exemple de simultanéisme, de diversité, d’existences manquées, de détresses traînées de jour en jour auxquelles Alfred Döblin donne une véracité saisissante. La métropole est de cette façon saisie en un instantané horizontal qui embrasse tout à la fois. On assiste à un grouillement de vies toutes différentes, glissant de l’une à l’autre dans un montage qui parvient à rendre le disparate cohérent, grâce à la présence des personnages et bien sûr, surtout de Franz Biberkopf que le lecteur accompagne tout au long de ce livre non sur Berlin comme dit le traducteur Olivier Le Lay dans un remarquable entretien, mais de Berlin.
Berlin en est l’essence : les quartiers de la ville, le métro, tout y est presque jusqu’aux bruits, aux impressions visuelles, aux odeurs. Comme l’écrit le traducteur : « Dans Berlin Alexanderplatz Döblin fonctionne en scribe, en chiffonnier, il ramasse et reconfigure un peu comme un Robert Rauschenberg ou un Jasper Johns de la prose, et l’objet ramassé devient – par la science du montage – quelque chose d’autre en conservant sa singularité ». Par là même aussi il s’inscrit dans la continuité du récit Tout se raccorde dans le flux de la vie de Berlin que Döblin veut faire saisir par le lecteur.
Berlin Alexanderplatz est un véritable inventaire de réalité, il crée une sorte de grille de lecture qui s’épaissit au fur et à mesure car faite de tout le matériel du quotidien : objets divers, proclamations judiciaires, articles de journaux, prospectus de films, rapports boursiers, publications officielles, horaires de lignes de métro, statistiques d'abattoirs ou chansons de soldats, chansons de cabaret modes d’emploi, itinéraires de tramway, situations multiples, personnages décrits dans le déroulement de leurs gestes, mais aussi extraits des grands classiques de la littérature allemande et même passages de la Bible. tout y passe .
Döblin fait entendre toutes les voix, tous les genres d’expression possibles. Ainsi s’établit une mémoire qui au fil de la lecture se fait de plus en plus dense et de plus en plus étendue, si bien que les monologues intérieurs, les flux de conscience, les conversations reproduites deviennent une sorte de déroulement cinématographique intérieur.
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D’innombrables histoires s‘amorcent et s’interrompent au fil des épisodes qui tous tournent autour de Franz Biberkopf. Au commencement du livre, Biberkopf sort de la prison de Tegel à Berlin .Il a tué dans une crise affective son amie Ida. Il tente de reprendre le cours d’une vie normale, il voudrait redevenir « bon » dans Berlin, mais échoue à chaque tentative. Autour de l’Alexanderplatz, dans les divers bistrots, il fait toutes sortes de rencontres qui toutes se terminent mal et, de plus, il devient plus ou moins l’esclave de son âme damnée, son ami Reinhold, pour finir au bout du roman par se retrouver à la prison de Tegel. La description simultanéiste du Rosenthalerplatz au début du livre p.ex. est un exemple du travail à la fois vaste et précis de captation du monde.
Tout fait matière, tout est expérience humaine et peut le devenir La diversité de la langue tant argotique que savante, littéraire, objective ou passionnée avec tous les accents possibles en est vraiment le contenu Le roman rompt délibérément avec les formes romanesques habituelles. Il n’y a pas de « plan » au sens classique et le déroulement n’en est chronologique que par une sorte de mouvement général . Tout est à la fois dans un apparent désordre mais logiquement disposé par spirales ou croisements et rencontres qui en forment le tissu narratif. La langue avec toute ses variations ses multiples façons de la prendre, ses intonations, en est la rumeur, la voix même C ’est tout le langage humain représenté à travers la langue allemande dans tous ses états et c’est lui, le langage, qui est peut-être le « personnage »principal de ce livre, il en est le parcours avec les différents jargons professionnels ou techniques. La traduction rend très bien la rythmique alternée très particulière du style de Döblin .
Le livre est fait de dissonances, de constants changements de « niveau de langue » , c’est comme un Théâtre sur la scène du duquel se déploierait la langue allemande avec l’ensemble de ses possibilités, c’est une sorte d’énorme dictionnaire animé, comme si Döblin avait voulu saisir la réalité humaine tout entière telle que le langage la rend saisissable.
Berlin Alexanderplatz, souvent comparé à l »Ulysse de Joyce, eut dans la littérature de langue allemande un précdent, « Les derniers jour de l’humanbité « de Karl Kraus dont Döblin fut peut-être un lecteur. Berlin Alexanderplatz eut en tout cas un retentissement considérable et modifia en profondeur le roman allemand d’avant la nuit nazie, des écrivains comme Hans Fallada ou plus tard Heinrich Böll en sont issus.

La mer gelée 6 est consacrée à Berlin Alexanderplatz

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