Un article tout en nuances et subtilités d'un des principaux hebdomadaires allemands sur les banlieues.
Merci à Laëtitia Oxoby pour la traduction.
La haine des laissés-pour-compte
Die Zeit – Gero v. Randow
20/8/10
Traduction : Laëtitia Oxoby
http://www.zeit.de/2010/34/Banlieues?page=1
Nicolas Sarkozy veut à nouveau faire le ménage dans les banlieues. Mais peut-on encore endiguer la violence ? Rien n’est moins sûr…
La farce de l’histoire est déjà perceptible dans le nom de cette cité de béton : Les Bosquets. À la place d’espaces boisés, on n’aperçoit que façades de bâtiments négligés, graffiti : « Fuck Police » ou le plus menaçant « Mourade balance » qui ne signifie pas moins que « Mourad est un indic des flics ». Partout, des paraboles pour capter les émissions des chaînes de télévision arabes. Autrefois, sous le panneau jaune de La Poste, ce bloc de béton aux contours calcinés, se trouvait un distributeur d’argent. Une dépanneuse transportant une voiture carbonisée descend la rue Utrillo. Deux femmes voilées vont faire leur course.
C’est ici et dans les autres quartiers chauds du nord parisien du département de Seine-Saint-Denis que les émeutes ont éclaté il y a cinq ans. Elles se propagèrent alors dans d’autres villes et prirent un caractère de soulèvement qui dura 22 jours. La cité Les Bosquets dépend de Montfermeil, l’une des 751 zones urbaines sensibles situées pour la plupart dans les périphéries des grosses villes, plus communément connues sous le nom de banlieues. Elles regroupent 4,4 millions d’habitants.
C’est là que Nicolas Sarkozy veut mener la « guerre aux (…) délinquants » qu’il a récemment déclarée. Le président a ainsi réussi à détourner l’attention portée à la vague de scandales qui touchait son gouvernement. Désormais, la nation débat sur les immigrés délinquants et l’éventualité de déchoir certains criminels d’origine étrangère de la nationalité française. En découleraient alors deux classes de citoyens. L’extrême droite s’en frotte les mains.
Les simples visiteurs de la cité des Bosquets ne ressentent pas la violence au premier abord. De nombreux habitants ne s’aventurent que rarement dans les cages d’escaliers car des trafiquants de drogues armés ont investi tout l’étage. Ils ne peuvent pas utiliser l’ascenseur, il ne fonctionne pas. D’autres sont terrorisés car ils refusent de mettre à disposition leur appartement pour dissimuler la drogue. Ou alors, parce qu’ils ont dénoncé une agression perpétrée par des jeunes. Il se peut aussi qu’ils se terrent car ils sont alcooliques et donc une sous-classe de la sous-classe. On les menace, on les chasse, on les agresse. Ce sont eux les cas socs, « cas sociaux».
Aux Bosquets, le matin, ils se traînent tant que faire se peut sur ce terrain aride jalonnant la cité où une place aurait dû voir le jour ; à un carrefour où un supermarché bon pour la démolition et une boucherie halal se font face. En début d’après-midi, le tableau prend vie et les jeunes se retrouvent. L’ambiance s’anime mais il est conseillé de changer de trottoir lorsque s’approche un groupe portant capuches et casquettes. Et vient le moment où il vaut mieux s’éclipser ; lorsqu’on n’aperçoit plus d’adultes ; lorsque le « bizness » commence, le trafic de drogues ; lorsque sur l’un des toits vient se poster un éclaireur ; lorsque, soudain, une BMW X6 gronde au coin de la rue.
Et lorsque le centre de loisirs ferme. C’est un bunker protégé de rideaux de fer et dirigé par un policier en tenue de sport. Pierre Wadoux a déjà rencontré des jeunes de ce quartier qui déambulaient la nuit et ce, jusqu’à plus de minuit. « Parmi eux se trouvent des petits de 8 ans qui s’occupent de leurs frères et sœurs », dit-il.
Plus personne ne s’occupe des jeunes. Luc Bronner, journaliste au journal Le Monde, bien renseigné sur ces quartiers, rapporte : « Pas un jeune, ou presque, dans ces quartiers, qui n'ait connu l'expérience de la mort violente d'un proche, d'un voisin, d'un élève du même lycée ou d'un habitant du quartier » après une course poursuite avec la police, une fusillade ou un vol.
Certaines bandes de jeunes cherchent des terrains neutres pour pouvoir régler leur compte. À Paris, ils affectionnent le quartier des Halles situé en plein centre et fréquenté par les touristes. Ou bien ils se battent lors des matchs du Paris-Saint-Germain avec des supporters blancs et racistes. L’un d’eux a même été battu à mort. D’autres préfèrent traîner en groupe. Ils n’ont pas de cible particulière, ils la trouvent en passant. Des cas de torture gratuite ont été reportés. Quels que soient les types de violence, ils ont un dénominateur commun : la haine. Elle rend fort ceux qui se savent socialement faibles. Un culte du méchant et du look « gangster » sévit chez ces jeunes. Celui dont on raconte qu’il est « fou et prêt à tout » aura acquis le statut le plus élevé.
La criminalité organisée utilise ces jeunes comme agents pour son trafic de drogue et de contrefaçons de montres et de parfums. « Cela dégénère souvent en actes violents car on se bat pour de l’argent criminel » explique Daniel Merchat, ancien commandant de police en banlieues, aujourd’hui avocat à Bobigny qui, comme Montfermeil, appartient au département de Seine-Saint-Denis. « Les voitures de luxe volées et les cigarettes de contrebande sont plus lucratives que la drogue » ajoute Daniel Merchat. C’est une économie parallèle organisée d’après un principe territorial. Ses acteurs défendent leur territoire contre les autres et contre l’État.
Et ce sont justement les habitants, envahis par un sentiment d’identification pervers, qui prennent part à cette défense. Leur quartier, c’est leur maison. Là où personne ne les discrimine à cause de leur origine maghrébine ou africaine. En revanche, les représentants de la République qui leur promettent l’égalité avant de leur la refuser ne sont que des « sales blancs » et des « Français de merde ». Et ceux-ci peuvent être aussi bien postiers, chauffeurs de bus, concierges ou médecins : tous ceux qui incarnent l’institution, journalistes compris. Le seul drapeau à flotter de temps en temps est le drapeau algérien.
Quand les véhicules de police s’aventurent dans les quartiers chauds la nuit, l’éclairage public s’éteint de temps à autre. Quelqu’un a coupé les câbles. Un membre de la CRS témoigne d’embuscades régulières. « Les pompiers reçoivent un appel signalant qu’une voiture brûle. Mais comme les collègues ne veulent pas y aller seuls, ils nous appellent. » L’Etat intervient alors avec une voiture de pompiers et deux véhicules de police qui se font régulièrement canarder de pierres. « Parfois, ce sont 50, 100 voire 200 jeunes hommes dans les rues et sur les toits qui lancent des projectiles en métal, des explosifs et des cocktails Molotov. Ça et là, on tire des coups de feu » Et depuis quelques temps, avec des 7,62 millimètres, autrement dit : des armes de guerre.
La majorité des délinquants sont des jeunes qui se tiennent informés par S.M.S. car les émeutes les attirent. À l’instar des jeunes Maghrébins de la cité strasbourgeoise Neuhof qui, lors du sommet de l’O.T.A.N. en 2009, ont attaqué la police avec des pierres et des barres en fer dans l’ombre des militants d’extrême gauche. Parmi eux, Achmed, un gamin. Que pouvait-il bien avoir à reprocher à l’O.T.A.N. ? « J’en ai rien à foutre de ton O.T.A.N., c’est pour les flics ! ». a-t-il répondu. Ou encore, en marge d’une manifestation anti-israélienne place de la Nation, ce jeune gaillard de même pas 18 ans qui y allait à coups de barres de fer contre tout ce qui était en verre. Lorsque le verre vint à manquer, il s’en prit à un scooter.
Florence Adam, commissaire de police dans le département de Seine-Saint-Denis, a débuté sa carrière dans la lutte anti-terroriste. Elle a dû s’adapter. Comment elle impose la loi dans les banlieues ? C’est cyclique pour ainsi dire : « Nous y allons, ils font marche arrière. Nous partons, ils reviennent. » La policière trapue baisse les épaules. Daniel Merchat, avocat de 53 ans, dit les choses clairement : « C’est de la pub. Nicolas Sarkozy a nommé un nouveau préfet en Seine-Saint-Denis, l’ancien policier Christian Lambert. Il inonde les bâtiments de 500 hommes, saisit drogue et argent pour ensuite procéder aux arrestations. Le lendemain, rien n’a changé. » Enfin, presque. Le gouvernement a fait les gros titres qui relatent sa « guerre contre la délinquance ».
Les fonctionnaires de la C.R.S. parlent également de « guerre ». Ils s’y préparent dans un ancien hippodrome du sud de Paris. Le premier jour, les hommes cuirassés simulent sur un terrain ouvert une confrontation avec des manifestants. Un exercice plutôt sportif. Les représentants des manifestants en viennent directement aux faits. Mais on s’amuse et on rit beaucoup. Tout est simulé, attaque au gaz inclus. Ensuite place aux victuailles : pâté en entrée, magret de canard en plat principal, fromage puis dessert, le tout accompagné d’un bon Bordeaux et ce, pour 200 hommes. Puis retour à la maison.
Le lendemain, il en va autrement. Là où, autrefois, les chevaux étaient rois, on simule maintenant les interventions entre les tours de béton des banlieues. Le site semble presque aussi délabré que le vrai terrain, « les bâtiments sont juste plus petits » explique Jean-François. Il est père de famille et redoute chaque intervention en Seine-Saint-Denis. « Je regarde toujours vers le haut » ajoute-t-il « car, en 2005, j’ai vu des machines à laver nous tomber dessus depuis le cinquième étage. ». En groupes, les fonctionnaires avancent tant bien que mal et leurs instructeurs les attaquent à une proximité bien réelle. Ils n’ont plus de repères dans ces bâtiments sans visibilité, trébuchent à cause de leur équipement lourd, tripotent leur radio. Ils sont même surpris par des jets de pierres et déchargent du gaz lacrymogène par nervosité même s’ils le reçoivent en retour. Le sang coule. Plus personne ne rit. « La banlieue, c’est la guérilla » affirme un noir imposant. Par ailleurs, il y est né. A son ceinturon : une matraque type « tonfa », un pistolet à impulsion électrique (« taser ») et un pistolet. Il tient dans la main son étui double pour flashball, une arme à feu qui ne tue pas, tant que la distance prescrite est respectée.
Daniel Merchat, à la tête de 200 fonctionnaires à la fin de sa carrière, critique cet armement : « S’il n’avait qu’une matraque et une arme à feu, le seuil de violence serait alors clair. Mais mettez-vous à la place d’un jeune homme qui, en dépit de toute la formation reçue, ressent une trouille d’enfer ; tous les policiers ont dans leur entourage un collègue sévèrement blessé. Et maintenant, il est là et doit réagir immédiatement. Que fait-il ? Il choisit l’arme la plus lourde autorisée. ». Cela se passe comme ça aussi. Les hôpitaux de banlieue sont habitués à voir arriver des patients blessés par des armes à feu de la police.
Selon le sociologue Didier Lapeyronnie, ces escalades de la violence connaissent d’autres origines. Et tout particulièrement lors des contrôles d’identité. Le tutoiement notoire, les injures raciales, l’excès de zèle lors des palpations ou la chasse aux motocyclistes sans casques peuvent très vite mettre le feu aux poudres. On frôle la culture du ghetto dont l’un des mythes est « la lutte contre le flic ».
L’ouvrage de 625 pages de Didier Lapeyronnie intitulé Guetto urbain prend la ville d’Angoulême pour terrain de son étude sur la face cachée de la France. Pendant les Trente Glorieuses, ces ensembles, plus connus sous le nom de « cité », avaient été conçus pour accueillir les travailleurs français et algériens. Ils furent créés par des urbanistes et architectes d’avant-garde et dotés d’infrastructures urbaines. Les Bosquets n’est autre que le dernier projet de l’architecte Le Corbusier. Mais dans les années 1970, l’esprit de la Cité a changé. Les travailleurs blancs partirent et furent remplacés par davantage d’immigrants venus du Maghreb et de l’Afrique noire.
Le phénomène connu aux Bosquets est typique : d’un côté, les bâtiments en béton où habitent les immigrés et leurs enfants et de l’autre, les petites maisons où des classes défavorisées ayant réussi à échapper aux édifices bétonnés vivent. Ils sont majoritairement blancs et ne votent plus pour le parti communiste mais pour la droite, voire l’extrême droite. En revanche, aucun électeur actif ne vit dans les cités.
Un monde à part, fermé sur lui-même, a vu le jour à la place, avec sa propre langue et son propre code vestimentaire. De nombreux jeunes des banlieues de Paris n’ont jamais vu la Seine. Un monde contradictoire qui protège et opprime : « à la fois une cage et un cocon » comme l’exprime Lapeyronnie. Où le contrôle social est géré par les mères pendant la journée, et par les « grands frères » ou les chefs de bande dès la nuit tombée. La cité, où tout le monde connaît tout le monde, apporte solidarité et haine de tous ceux qui gravitent au sein de la société officielle et non pas en marge.
Dans ce monde, l’État n’est présent que ponctuellement, lorsque le président se présente pour une séance photo. La police de proximité, dont les membres vivaient pour la plupart dans le quartier et qui jouaient également le rôle de travailleurs sociaux, n’existe plus depuis longtemps. Le ministre de l’Intérieur à l’origine de ce démantèlement en 2003 s’appelle Nicolas Sarkozy. A l’heure actuelle, quelques unités de policiers à la retraite naviguent dans le quartier et tentent de reprendre le contact avec les jeunes de banlieue. Mais la confiance a été brisée. Et le personnel vient à manquer. Le touriste sur les Champs Elysées ou devant le somptueux bâtiment incarnant le pouvoir étatique peut y apercevoir de nombreux policiers. Mais il ne voit qu’une part de la réalité. L’autre est bien différente. Il existe des zones limitrophes des villes françaises où l’État a abandonné ses citoyens dans le tourment.
Ah oui, et il y a l’école ou tout du moins, ce qu’il en reste. Dans les cités, un cinquième des élèves du secondaire est dans la rue au lieu d’être au lycée. Dans certaines classes, le français n’est quasiment pas parlé. Les enseignements ont toutes les peines du monde à empêcher que le cours ne se transforme en chaos. Ils sont nombreux à passer sous silence certains sujets comme Israël, la religion ou les moyens de contraception. Les banlieues sont des zones d’inculture. Et le chômage. Un cinquième de la population censée être active n’a pas d’emploi et parmi eux, plus de la moitié sont des jeunes. Un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté qui s’élève à 903 euros et parmi eux, les moins de 25 ans représentent encore la moitié. L’économie illégale leur apporte au moins un exutoire. Ils peuvent donner un peu d’argent à leur famille lorsqu’il n’atterrit pas dans les poches de propriétaires sans scrupules. Un grand nombre de ces anciens logements sociaux a été privatisé. Beaucoup de familles de sans-papiers vivent en France comme dans le tiers-monde d’où ils sont originaires.
Le Plan Espoir Banlieue du gouvernement qui promettait éducation et logements décents est resté lettre morte faute de moyens. Fait reconnu par l’actuelle secrétaire d’État chargée de la politique de la ville, Fadela Amara, elle-même originaire d’une famille d’immigrés. Seuls les travaux stratégiques pour la police sont vraiment réalisés : plus de toits où l’on peut se poster et moins d’angles morts dans les cours.
Cela fait maintenant 8 ans que l’ancien ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a promis de faire des banlieues un lieu de vie décent et sûr. C’est ainsi qu’il a gagné le vote des électeurs prolétaires vivant principalement dans les zones pavillonnaires voisines. Mais la situation n’a fait qu’empirer car l’État ne combat ni l’origine ni les symptômes. Et qui peut bien croire que la déchéance de la nationalité française fera diminuer l’agressivité dans les cités ?
Les maires des banlieues parisiennes ont prévenu, dans une lettre ouverte, que les émeutes de 2005 pouvaient se reproduire. « À cette époque, l’État avait pu endiguer la violence. » commente l’ancien policier Merchat. « Aujourd’hui, je n’en serais pas si sûr. ».