LE MONDE | 05.08.09 |
Sur Berlin Alexanderplatz, par Josyane SavigneauQuand Alfred Döblin publie Berlin Alexanderplatz, en 1929, il a 51 ans. Ce médecin neurologue des quartiers populaires de Berlin, né en 1878 dans une famille juive de Stettin - il se convertira au catholicisme après la seconde guerre mondiale - vient d'écrire un chef-d'oeuvre de la littérature. Au point que ce livre a contribué à occulter le reste de son oeuvre, pourtant considérable, notamment les 2 000 pages, en quatre tomes, de Novembre 1918, une révolution allemande.
C'est un roman dont la puissance narrative, la composition musicale, le travail sur la langue, sur la parole orale, excèdent toute réduction à une thématique, tout comme l'Ulysse de Joyce ne peut être limité au récit d'une journée de juin à Dublin. Les commentateurs se sont beaucoup interrogés pour savoir si Döblin avait lu Ulysse. Pourquoi ? Pour amoindrir Berlin Alexanderplatz ? Si la lecture d'un chef-d'oeuvre permet à un écrivain d'en écrire un à son tour, qui pourrait s'en plaindre ?
Ceux qui pensent que les romans peuvent se résumer par leur "pitch" ou leur "plot" risquent d'être déçus. Car, comme l'écrit Rainer Werner Fassbinder, qui a consacré, en 1980, un film de quinze heures à ce livre, "l'histoire de Franz Biberkopf, fraîchement sorti de prison, en 1928, après avoir été condamné à quatre ans pour avoir tué sa compagne d'alors avec un fouet à pâtisserie, et qui fait le serment d'être désormais honnête, n'arrive pas à se tenir à cette décision, n'est jamais qu'une succession, parfois incroyablement brutale, de petites histoires en vrac, désaccordées et qui, pour chacune d'elles, pourraient fournir à la presse à scandale la plus immonde les gros titres les plus obscènes. L'essentiel, dans Berlin Alexanderplatz, n'est donc pas son histoire, voilà bien une chose que ce roman partage avec d'autres romans de la littérature universelle".
C'est une épopée populaire à l'étrange lyrisme. Pierre Mac Orlan - qui évoque le Céline du Voyage - l'a signalé dès sa préface à la première traduction française, en 1933. Le roman d'une ville dont on sent qu'elle va engloutir tous les faibles. La situation économique est catastrophique et un ex-détenu n'a guère de chances de trouver son chemin. Et dans ce Berlin où "les gens sont à sec aujourd'hui", on sent, à chaque instant, qu'une catastrophe s'annonce, qu'un désastre est déjà en cours.

Après s'être essayé sans succès à de petits boulots, Franz Biberkopf se laisse aller à devenir vendeur d'un journal nazi, ce qui lui vaut l'animosité de ses anciens amis communistes. "Franz vend désormais des journaux völkisch. Il n'a rien contre les juifs, mais il est pour l'ordre. Car il faut de l'ordre au paradis, ça chacun le voit sans contredit. Et le casque d'acier, les gaillards, il les a vus, et leurs guides aussi, c'est pas rien."
Franz a beau tenter de se réfugier dans ce supposé ordre, il n'est qu'un prolétaire condamné d'avance à ne pas pouvoir vraiment reprendre pied dans la société berlinoise, qui, avec l'Allemagne tout entière, va vers le pire.
Sa situation empire lorsque entre en scène Reinhold, un maquereau arrogant. Un homme qui, d'emblée, séduit Franz d'une manière sans doute plus profonde qu'une simple attirance physique. Un homme qui appelle "la punition", qui porte en lui la mort. Franz se lie à lui et il sera évidemment l'instrument de sa perte, le jettera d'une voiture, qui roulera sur lui, pour l'achever. Franz survit, mais perd un bras. L'une des femmes avec lesquelles il était lié, Mieze, est tuée. On l'accusera de son meurtre - commis par Reinhold, qui sera condamné à dix ans de prison -, il sera interné dans un asile d'aliénés, puis relâché, avant que la mort ne "chante sa lente, lente chanson".
En lisant Berlin Alexanderplatz, on perd parfois de vue Franz et Reinhold pour se perdre dans la rue berlinoise de cette fin des années 1920, dans ses vertiges et ses soubresauts. Dès 1930, Walter Benjamin, insistant sur le caractère épique du livre, libéré du romanesque conventionnel, soulignait combien "l'esprit de la langue berlinoise" inspirait Döblin. Il multiplie les jeux de mots, les chansons, les poèmes aussi. Insère des articles de presse. Et la nouvelle traduction d'Olivier Le Lay, qui rétablit les passages supprimés dans la version française de 1933, rend magnifiquement hommage à la force et au comique du langage de Döblin, à sa manière de capter et de restituer les bruits de la grande ville, à sa plongée dans les bas-fonds, où se croisent prostituées, souteneurs et gangsters médiocres.
Les amoureux de "l'ordre" dont Franz vendait le journal contraindront Döblin à l'exil, en 1933. En 1936, il prend la nationalité française, puis part pour les Etats-Unis. Il revient en Allemagne en 1947, et on lui reproche ce retour au côté des vainqueurs. Il meurt en 1957.
En 1938, quand Borges célèbre Döblin, le comparant à Joyce, il explique qu'il "est l'écrivain le plus versatile de notre temps" et que "chacun de ses livres est un monde à part". Berlin Alexanderplatz est en effet l'histoire d'un monde à part, mais aussi le livre, qui, par son attention aux détails, laisse entrevoir la menace d'un cataclysme. Celui qui, après la terrible boucherie de 1914-1918, détruira à jamais une certaine idée de l'Europe, cosmopolite.